Taking the bait (version française) par Nigel Roth


Si un jour nous sommes à nouveau autorisés à voyager, vous aurez peut-être envie de visiter un endroit fabuleux : un zoo ou un Institut dédié à la nature en Louisiane, une ville de Pennsylvanie, un country club, un musée et son parc dans l’État du Kentucky, un comté dans l'Iowa, un pont dans le Mississippi, un rond-point dans le Massachusetts, une promenade et une avenue à New York, un sanctuaire d'oiseaux en Alabama, un refuge d'animaux sauvages dans le Dakota du Nord, un quartier du Minnesota, une galerie en Floride, un centre de conservation dans le Missouri, un centre de loisirs au Texas, un "metropark" (je ne sais pas non plus ce que c'est) dans l'Ohio, une montagne dans le Colorado, un lycée dans le New Jersey ou encore une école primaire dans l'Illinois.


Le point commun de tous ces endroits merveilleux est leur dédicace à ce grand ornithologue, naturaliste et illustrateur américain, John James Audubon.


Mais, bien sûr, vous me connaissez, vous savez donc que je vais bousculer ces endroits et vous apporter un peu de vérité.


John James Audubon était en fait un Français, né aux Cayes, dans la colonie française de Saint-Domingue, aujourd'hui Haïti. Son nom n'était pas Audubon, mais Rabin. Jean-Jacques Rabin.


Mais avant de vous précipiter pour changer le nom du Centre d'affaires et de technologie Audubon ou celui du Quartier historique de la terrasse Audubon, ou encore de la goélette John J. Audubon qui se trouve au fond des mers quelque part, soyez heureux qu'il y ait eu au moins un homme de bonne éducation, que l’on a pu arborer sur de prestigieux monuments.


Sauf qu'il était le fils du lieutenant Jean Audubon, un pirate français et de sa maîtresse bretonne Jeanne Rabine, une femme de chambre, morte alors qu'il n'avait que quelques mois.


N’allez pas tout de suite rebaptiser la Société Audubon, parce que le père d'Audubon était en fait un homme droit et moralement irréprochable qui aimait ses enfants.


Même si, bien sûr, il ne savait pas combien il en avait vraiment. Il aurait pu en avoir dix, peut-être vingt ; certains par sa gouvernante Catherine Bouffard, avec qui il a eu d'autres enfants après que sa première maîtresse soit passée de vie à trépas, et qui a ensuite élevé Jean-Jacques, avec l’aide d’une pléthore d'autres serviteurs dont les noms ne seront jamais révélés car je ne les connais pas.


Mais je ne suis pas ici pour vous parler de personnes dont le pays natal a été oublié ou égaré, comme Thomas Paine, l'écrivain et pamphlétaire politique influent, dont les articles Common Sense et Crisis ont déclenché la révolution américaine qui a abouti à la création du pays que Rabin a adopté, et qui est en fait né au coin (géographiquement parlant) de la rue où j’habite, dans le comté de Norfolk, en Angleterre.


Non, je suis ici pour vous parler d'une facette de Jean-Jacques peu connue.


Mais avant de commencer, je voudrais que vous vous détendiez, que vous fermiez les yeux et que vous pensiez à des sirènes. Enfin, à une sirène en particulier, qui était si grotesque que vous souhaiterez peut-être malgré tout ouvrir les yeux.


Elle s'appelait Fiji ou Feejee ou Fran, je sais, c’est flou. Notre vieil ami, ce monument de l'exploitation humaine et de la dégradation, Phineas Taylor Barnum, a dit un jour qu'il avait vu un "affreux petit spécimen noir, sec, d'environ un mètre de long", avec une bouche béante et des bras agités, "lui donnant l'apparence d'être mort après une longue agonie". Ces propos destinés à sa propre mère ne laissaient plus aucune chance à la pauvre sirène.


La sirène connut un succès absolu auprès de spectateurs fascinés par son spectacle. Ce "spécimen" que Barnum exposa dans le monde entier au cours du premier quart du XIXe siècle était composé de deux parties : la moitié supérieure était celle d'un jeune singe, à la bouche pleine de dents pointues, et la moitié arrière, celle d'un gros poisson, rempli d'écailles, de poils d'animaux avec des seins pendants.


La sirène avait été achetée à des marins japonais en 1822 par un certain capitaine Samuel Barrett Edes. Les vendeurs avaient fait de leur mieux pour garder leur sérieux jusqu'à ce que ce dernier ait complètement disparu dans son bateau, vers un horizon rempli de moqueries.


Pendant que la sirène faisait la tournée des imposteurs, Rabin commençait une aventure ornithologique tout aussi malhonnête. Il commença par utiliser un faux passeport que son père avait réussi à "acheter" pour s'assurer que son agité de fils évite la conscription dans l'armée de Napoléon Bonaparte. Les victoires pendant les guerres napoléoniennes, étaient parfois bien aléatoires.


La véritable percée de Rabin eut lieu lorsqu'il attrapa la fièvre jaune, un cas incroyablement rare à New York, et qu'il fut soigné par une famille quaker qui sympathisait avec la cause des Français infectés. Il les suivit ensuite dans leur propriété de campagne où, dit-on, son amour ardent de la nature naquit. C'est là qu'il entama son voyage ornithologique, créant même son propre musée de la nature - inspiré par l'étonnante collection du brillant Charles Wilson Peale, qui ne lui a rien légué, sauf l'aile est de ma maison – que Rabin remplit d'œufs d'oiseaux, de ratons laveurs morts, d'opossums décédés, de poissons séchés, de serpents défunts et d'autres créatures qu'il empaillait et exposait en fredonnant La Marseillaise.


Mais, laissons le taxidermiste à Philadelphie un instant, et réfléchissons plutôt à une étude réalisée cette année. L’objet de cette étude était de déterminer ce qui nous attirait chez certains animaux. Cette information est particulièrement utile pour les fondations et les organisations caritatives qui souhaitent mettre en avant la bête porte-bonheur qui suscitera le plus de dons.


L'étude, menée par Sarah Papworth et Polly Curtin, et publiée dans Conservation Letters, la revue de la Society of Conservation Biology, a tenté de définir les caractéristiques qu'un animal devait avoir pour être le préféré du public. Ils ont montré à un panel sélectionné, une série de créatures totalement imaginaires, conçues par un illustrateur. Ce dernier a procédé en assemblant des morceaux d’animaux existants et en les composant pour créer des centaines d'animaux fictifs. Les images ont été ensuite présentées par deux aux personnes testées et un algorithme puissant en a extrait les caractéristiques les plus appréciées.


Il en est ressorti que le trait le plus important était la couleur.


Les faux animaux multicolores étaient "environ 50 % plus populaires que les animaux monocolores" et, plus précisément, les bleus et les violets étaient encore plus appréciés, a déclaré M. Papworth


Alors que Papworth et Curtin testaient de faux animaux, Rabin racontait ses propres fadaises.


Par exemple, il affirmait qu'il avait "de nombreuses preuves ... que la couvée de jeunes Pewees [apparemment une sorte de tyran gobe-mouche nord-américain au plumage gris olive foncé], élevés dans une grotte, revenait le printemps suivant, car il avait "le plaisir de découvrir que deux d'entre eux avaient la petite bague sur la patte", ce qui suggérait qu'il s'agissait des mêmes oiseaux.


Malheureusement, Rabin, devenu Audubon, n'était même pas dans le pays lorsqu'il a dit que cela s'était produit. Il était en France en train d’examiner des escargots.


En revanche, il était bien dans le pays lorsque l'historien naturel français, Constantin Samuel Rafinesque, se rendit dans le Kentucky pour lui rendre visite afin d’en apprendre davantage sur le travail de l'ornithologue. Bien qu'ils aient parlé la même langue, ils ne semblent pas avoir beaucoup apprécié la compagnie l'un de l'autre. En fait, Audubon était tellement irrité par Rafinesque qu'il décida d'"aider" son compatriote à répertorier certaines espèces de poissons nord-américaines très singulières et rares.


C’est ainsi qu’il a évoqué une espèce de truite à fourrure qui aurait évolué dans les eaux glacées du nord de l'Amérique du Nord et de l'Islande et, plus précisément, dans la rivière Arkansas, où ces poissons, à la recherche de chaleur, auraient été exaucés par l'ajout dans la rivière de quatre pichets de tonique pour cheveux.


Bien que certains poissons développent parfois une moisissure qui se manifeste par des touffes de champignons sur leurs écailles, il s’agissait dans ce cas d'une pure arnaque. Cela n'a pourtant pas empêché le magazine Montana Wildlife de déclarer, en 1929, que le poisson était réel, ajoutant que lorsque le poisson était capturé "le changement de température entre l'eau et l’air était si important que le poisson explosait. Sa fourrure et sa peau se détachaient alors en un seul morceau, les rendant immédiatement disponibles à la vente. La chair du poisson pouvait être, elle, consommée".


Ce poisson à fourrure était en tous cas aussi rare que le spécimen Gellisoni Fabricata, que Thorkel Gellison, un scientifique norvégien, aurait pêché en utilisant une ligne ordinaire de Mason & Dixon. Il s’agissait du plus gros poisson jamais pêché au large des côtes d'Hawaï. Il était accompagné par le chef de file de l'Associated Press qui s’empressa d’en publier un reportage dans le Honolulu Star-Bulletin du 1er avril 1939.

La sirène des Fidji fut offerte aux masses par Barnum, Papworth et Curtin présentèrent un ensemble de chimères fantastiques et la presse proposa la truite à fourrure et la Gellisoni Fabricata. Audubon renvoya donc Rafinesque en France avec des descriptions détaillées de plusieurs espèces de poissons aux noms fantaisistes, dont le Flatnose Doublefin, l'Esturgeon à grande bouche, le Buffalo Carp Sucker, et mon préféré, le Devil-Jack Diamond Fish, à l'épreuve des balles.


Toutes ces espèces sont évidemment complètement inventées, mais ont été pourtant documentées avec diligence par Rafinesque dans ses notes.


Ne vous précipitez pas pour rebaptiser votre endroit préféré, juste parce qu'Audubon a raconté un ou deux mensonges, nous l'avons tous déjà fait. Laissez vos ronds-points et vos parcs tranquilles, soyez fiers de vos impasses et de vos centres de recyclage.


Surtout, ne vous embêtez pas à aller pêcher le Devil-Jack Diamond Fish à l'épreuve des balles.


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