Quand le robot se fait artiste par Sylvaine Perret-Gentil



En octobre 2018, une œuvre peinte de Edmond de Belamie s’est vendue aux enchères pour 432’500$ chez Christie’s. La particularité de cette peinture, qui représente un portrait, est qu’elle a été considérée comme la première création autonome de l’intelligence artificielle ou, du moins, comme étant davantage l’œuvre du robot intelligent que celle de l’humain. Cette nuance permet de préciser que c’est le collectif d’artistes français Obvious qui a empoché le prix d’adjudication, car ce sont ces artistes qui ont « nourri » l’algorithme d’images de peintures créées par l’homme et entraîné la machine à créer ses propres images. Eh oui ! Le robot, aujourd’hui, ne se contente plus de reproduire des procédés de fabrication. Il devient capable de concevoir quelque chose de nouveau, capable de composer, peindre, écrire en prose ou en vers, une œuvre originale, grâce à des algorithmes et un réseau neuronal artificiel qui se complexifie. La machine se ferait donc artiste.

L’intelligence artificielle sera-t-elle capable, un jour, de créer sans intervention humaine ? C’est la question. Est-ce que ce sera de l’art ? C’est l’autre question.

Le fait même d’énoncer que l’intelligence artificielle serait en passe de créer des œuvres artistiques sous-entend qu’elle peut remplacer l’humain dans ce domaine et éclaire peut-être le débat actuel sur la nature essentielle, ou non, attribuée à nos activités en ces temps d’épidémie. Nos autorités ont unanimement condamné, dans le monde, tous les artistes au silence, les musiciens, chanteurs et danseurs en fermant les salles de concert et de théâtre, les écrivains en fermant les librairies et bibliothèques, les peintres, sculpteurs et photographes en fermant les lieux d’exposition et musées. Tous ont jugé que le maintien du lien avec les activités artistiques n’était pas indispensable à notre vie quotidienne. L’art ne serait donc pas une qualité essentielle de la vie humaine sur terre.

Si l’on en est arrivé là, c’est que la notion et la compréhension de l’art ont subi une dérive assez dramatique au cours de la période de la montée en puissance des technologies. Forme suprême de l’expression humaine, l’art ne semble plus compris aujourd’hui et vendu, surtout, que comme un loisir au mieux, un passe-temps au pire. Un loisir comme un autre, puisque l’on mentionne, toujours ensemble, la fermeture des restaurants, bars, institutions culturelles et sportives dans les mesures anti-épidémies. Un divertissement jugé, de surcroît, parfaitement consommable sur internet.

Attribuer certaines qualités artistiques à un robot est une chose. C’en est une autre, comme le répand le discours dominant, de réduire l’art au rang de produit à la portée d’un robot, même intelligent. C’est pourtant la tendance depuis plusieurs décennies, où une forme de consommation courante d’une culture de masse prend le dessus, au détriment du véritable sens et des missions de l’art, dont on n’entend plus beaucoup parler.

L’art est difficile à définir et ce qui le distingue de toutes les autres activités humaines, notamment des sciences et des métiers, a intéressé plus d’un grand philosophe. Kant, en particulier, s’est attelé à la tâche. Pour lui, on doit opposer liberté et mécanisme. L’art est une pure production de la liberté. L’imagination, au lieu d’être soumise aux règles de l’entendement comme dans la connaissance, va développer librement ses représentations sans les enfermer dans un concept. Kant recourt à la notion de génie pour expliquer le principe de l’art. C’est une présence naturelle du génie dans l’esprit qui est à son origine. Le génie produit comme une nature libre. C’est lui qui apporte réponse aux rapports de la beauté naturelle et de la beauté artistique. C’est le génie qui fait que l’œuvre est originale et exemplaire, car elle n’est pas reproductible, pas même par celui qui l’a créée. Puis, toujours selon Kant, ce sont les idées esthétiques qui permettent de penser les œuvres d’art dans leur spécificité. Les idées renvoient à la raison. Elles règlent le fonctionnement des concepts ; elles sont régulatrices. Dans l’esthétique, c’est l’inverse, il y a une intuition immédiate, qui est telle qu’aucun concept ne pourra jamais la contenir.

Kant range sous l’idée de beauté une telle intuition. La beauté déborde tout savoir possible. L’art est ainsi expression plus que représentation. Il n’est pas le lieu de jugements simplement cognitifs ! Il est la capacité « d’exprimer et de rendre universellement communicable ce qui est indicible dans l’état d’âme ».

C’est pourquoi tant d’œuvres, par leur grand esthétisme et lyrisme, ont su capter une attention et réveiller un sentiment de reconnaissance général de leur beauté. En musique, l’Ave Maria de Schubert, l’Ode à la joie de la 9e Symphonie de Beethoven, l’Adagio d’Albinoni de Giazotto, Le prélude n°1 du Clavier bien tempéré de Bach, l’introduction d’Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss, l’Étude n°3 Tristesse de Chopin, le Boléro de Ravel, les Tableaux d’une exposition de Moussorgski, le Requiem de Mozart, la Marche nuptiale du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn, la Symphonie du nouveau monde de Dvorak et bien d’autres ! En peinture et sculpture, ce furent la Pietà de Michel-Ange, la Joconde par Vinci, la Naissance de Vénus par Botticelli, les Nymphéas par Monet, le Penseur de Rodin, la Montagne Sainte-Victoire par Cézanne, les Tournesols et la Nuit étoilée par Van Gogh, le Baiser par Klimt, l’Homme qui marche de Giacometti, American Gothic par Wood, la Danse par Matisse, le Cri par Munch. En danse, le Lac des cygnes de Petitpas sur la musique de Tchaïkovski et le Sacre du printemps de Nijinski sur la musique de Stravinsky, repris par Béjart et Bausch, entre autres, mais aussi les comédies musicales West Side Story de Wise et Robbins ou Cabaret de Bob Fosse. Du côté chansons, c’est Hey Jude des Beatles, The Wall des Pink-Floyd, Stand by me de Ben E King, No woman no cry de Bob Marley, Over the Rainbow de Judy Garland, Imagine de John Lenon, Blowing in the Wind de Bob Dylan, (I can’t get no) Satisfaction des Rolling Stones, Your Song de Elton John ou l’Hymne à l’amour et la Vie en rose par Piaf et Comme d’habitude de Claude François, reprise par Sinatra. En poésie, le Pont Mirabeau d’Apollinaire, Lorsque l’enfant paraît de Victor Hugo, le Dormeur du val de Rimbaud, J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans de Baudelaire. C’est encore en littérature, Crime et Châtiment de Dostoïevski, Madame Bovary de Flaubert, Cent ans de solitude de Garcia Marquez, Faust de Goethe, le Vieil homme et la mer d’Hemingway, la Montagne magique de Mann, A la recherche du temps perdu de Proust, Guerre et Paix de Tolstoï, Mrs Dalloway de Woolf, les Hauts de Hurlevent de Brontë, le Bruit et la Fureur de Faulkner.

Oubliera-t-on un jour ce qui a permis à ces œuvres magistrales de traverser les décennies sans jamais disparaître ? Déniera-t-on cette l’empreinte du génie si particulière, qui a fait que ces œuvres ont impressionné et bouleversé les cœurs et les esprits ?

L'art est la rencontre d’un créateur, d’un interprète souvent, et d'un public. Comme une bulle, cet espace de rencontre croît, parce qu'il devient celui d'une reconnaissance mutuelle et se transforme en une expérience collective. Une expérience éminemment humaine qui nous relie, chacun se retrouvant dans l’émotion ou l'exaltation ressentie. La création vient d'une inspiration ou d'un impératif personnel ou des deux. C'est, comme le souligne Kant, dans le génie de rendre universellement communicable l’indicible dans les sentiments, joyeux, tristes ou dramatiques, le rire et les larmes, l'angoisse et la peur, la légèreté des jours heureux, le sentiment amoureux, l'amour tout court, le malheur et la prière, le désespoir et la foi, le questionnement, la lutte, l'injustice, l'horreur, le vide, la souffrance, c’est dans la recherche de dieu au-delà des démons, c’est dans la beauté et la bonté, dans le dépassement de soi que toute œuvre trouve sa source. En une expression, c’est un état d’âme que le créateur nous présente en miroir. Qu'il s'agisse d'une œuvre majeure ou d'une chanson de variété, c'est l’écho de cet état chez chacun qui réveille une communauté d’émotion et de sentiment qui peut, parfois, couvrir la planète entière.

Quel autre aspect de l'existence humaine peut-il offrir un tel espace de reconnaissance réciproque et de partage entre humains ? Un seul ! La nature et l'émerveillement que chacun peut ressentir face à ses beautés. C'est dire à quel point l'art est certainement l’activité la plus caractéristique de la singularité humaine sur terre, cette singularité qui fait de nous non seulement des êtres de chair et de neurones, mais aussi de sentiments et d’esprit. C’est dire à quel point faire croire que l’intelligence artificielle pourra remplacer l’humain dans l’art est dangereusement limitant pour l’avenir de l’humanité. C’est dire à quel point nous priver de notre lien à l’art est un grave risque de déshumanisation de nos sociétés. Dans un avenir proche, le robot intelligent aura, peut-être, un réseau neuronal suffisamment complexe pour créer des œuvres originales correctes, c’est-à-dire présentables et consommables. Mais aura-t-il jamais le génie, la force d’âme de composer une Messe en si comme Bach ou peindre Guernica comme Picasso ?


NB : à propos de la définition de l’art de Kant, cf. https://www.lettres-et-arts.net/arts/art-objet-pensee-philosophique/kant-jugement-esthetique-humanite/kant-definition-art+144


Photo by Steve Johnson

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