Die and live free (version française) par Nigel Roth



Alors que l'Empire britannique, et partant ses colonies du monde entier, perdait douze jours pour aligner leur calendrier sur la variante grégorienne d'Ugo Boncompagni, quelque chose de merveilleux se passait à Cumberland, dans le nord-est de la petite colonie américaine de Rhode Island.


Jemima Wilkinson, la pionnière oubliée naissait.


La colonie dans laquelle Wilkinson débarqua avait été fondée par un certain Roger Williams, le théologien et non le pianiste, sur les principes de la liberté religieuse et de la séparation de l'Église et de l'État. C’était de bon augure pour Wilkinson, cent seize ans après la création visionnaire de William.


La vie de Wilkinson fut d'abord marquée par la littérature, avec l'étude et la mémorisation de textes quakers et de passages de la Bible, même si, par la suite, Wilkinson passa de la sérénité divine à la prière avec les baptistes de la Nouvelle Lumière, dont l'accent mis sur l'illumination individuelle l’a peut-être séduit, au moins temporairement.


Alors qu'il fallut de nombreuses années à Wilkinson pour dépasser l'idée préconçue que l'on naît dans une religion donnée et que l'on est condamné à appartenir à une communauté désignée par ses parents, il ne fallut que quatre secondes au président Biden pour apporter un correctif à l’une des doctrines les plus stupides de l'administration précédente, en permettant à tous les "Américains aptes à servir leur pays en uniforme", de s’enrôler, qu'ils soient transsexuels ou non.


Le transsexualisme n'est pas nouveau : nous ne sommes tous que des variations sur le même thème humain.


Vous pouvez remonter dans le temps sur des milliers d'années, jusqu'aux Sumériens du sud ou aux Akkadiens du nord, et trouver d'innombrables textes qui décrivent toutes sortes de genres, ou jusqu'à la Grèce antique et la Phrygie anatolienne, où des gens embrassaient le genre qui leur convenait. Même dans la Rome civilisée, l'empereur Elagabalus, se soumit à une opération de changement de sexe, il y a environ dix-huit cents ans.


Dès lors, le choix par Jemima Wilkinson de son genre à l'âge de vingt-quatre ans n’aurait pas dû empêcher ses parents quakers de dormir la nuit, du moins s'ils avaient étudié les textes aussi sérieusement que Wilkinson, et ne s’étaient pas limités pas aux quelques récits et paraboles choisis qui guidaient leur compas moral apparemment immoral.


En dehors du Nouveau Monde de Wilkinson, des millions de personnes ont été reconnues comme appartenant au troisième sexe. Dans les sociétés asiatiques, arabes et africaines, le fait d'être non binaire était rarement un sujet de discussion, et encore moins un problème, et si les colons avaient cessé de tuer des indigènes américains, ne serait-ce que quelques instants, ils auraient remarqué le rôle important que jouaient les membres du troisième sexe, ou du sexe en transformation, dans leur communauté, montrant ainsi à quel point les natifs américains étaient plus "chrétiens" que leurs envahisseurs vertueux, étroits d'esprit et malades.


L'une de ces maladies, ou sa souche mutante, frappa Wilkinson à la fin de l'année 1776, entraînant sa mort.


C'est du moins ce qu'il semble.


Parce qu’après avoir reçu des instructions directement de Dieu dans cet état post-mortel, Wilkinson aurait été rendu au monde en tant que personne très différente. La personne qui réapparut dans le corps à nouveau en vie de Wilkinson fut appelée "l'Ami universel de Publick".


C'est ainsi que commença une nouvelle ère dans une nouvelle nation.


Une fois sa vie restaurée et son but renouvelé, l'Ami universel de Publick devint prédicateur et parcourut les villes et les campagnes pour partager ses croyances et la positivité que l'on peut avoir en les embrassant.


L'Ami fut accepté universellement, il/elle demanda à être appelé sans pronom sexué, et on l'appela seulement l'Ami universel de Publick, ou simplement l'Ami, ou, encore plus simplement PUF.


Et lorsqu'on lui demandait son nom, ou qu’on le questionnait sur la manière androgyne dont il/elle s'habillait, en robe noire, avec une cravate violette et un chapeau de castor à large bord, l'Ami répondait souvent "Je suis ce que je suis", devançant Jerry Herman et Gloria Gaynor d'environ deux cents ans.


Il est intéressant de noter que si la voix de l'Ami n'a probablement pas changé, la perception de l'Ami comme étant plus homme que femme, ou quelque part entre les deux, a donné lieu à des descriptions de sa voix comme étant à la fois "féminine et masculine" et "grincheuse et stridente" en même temps. Une centaine d'années après la naissance de l'Ami, Albert Cashier ne sembla pas susciter la même confusion.


Il s'est enrôlé et a servi dans l'armée de l'Union, et s'est battu contre la Confédération. Après que le bon sens l'a emporté, au prix de six cent vingt-mille vies américaines, Cashier fut admis au foyer des soldats et des marins de Quincy, dans l'Illinois, à la suite d'un accident de voiture.


C'est là que l'on découvrit que Cashier était né de sexe féminin, et qu'il servait donc illégalement son pays. Malgré tout, Cashier vécut sa vie au foyer jusqu'à ce que, sa santé mentale se détériorant, il fut envoyé dans un asile d'aliénés à Watertown. Toutefois, en raison de la peur de la direction de l'asile du qu’en dira-t-on, il fut contraint de redevenir l'Irlandaise Jennie Hodges et de porter des robes et des vêtements féminins jugés appropriés, jusqu'à sa mort en 1915.


L'Ami, bien entendu, menait sa propre guerre, pour encourager les gens à se repentir de leurs péchés et à être sauvés de l'omniprésent et imminent jour du jugement, et, ce faisant, devint le premier Américain de naissance à fonder une communauté religieuse. Les "Amis universels" étaient principalement constitués de "Quakers qui avaient combattu pendant la guerre révolutionnaire et avaient été désavoués par la Société à la suite de celle-ci".


Bien que la théologie des Amis fût en grande partie identique à celle des Quakers traditionnels, elle en différait à certains égards, rejetant la prédestination et prêchant l'acceptation de Dieu en conservant son libre arbitre. L'Ami salua ceux qui choisissaient leur propre voie plutôt que ceux qui se contentaient de la suivre. Il/elle décourageait le mariage et demandait aux femmes "d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes", ce qui était la meilleure des deux mauvaises options offertes. Il/elle appelait sans cesse à l'abolition de l'esclavage, cent ans avant William Lloyd Garrison et sa bande de Liberty Bell'rs.


L'Ami n'était pas vraiment le premier Américain à adopter un genre non binaire, car en 1603, dans la Virginie coloniale, Thomas Hall, qui se désignait souvent par son nom de naissance Thomasine, s'habillait et vivait avec bonheur en tant qu'homme et femme. Bien qu'il y ait un certain doute quant au genre d'origine de Thomasine, il n'y en a aucun quant à son désir de ne pas être catalogué dans l'un d'eux, ou empêché d'explorer pleinement ce qu'il préférait être, ou les relations qu'il pouvait avoir.


L'Ami semble avoir aussi exploré la question, en particulier avec Sara Richards, avec laquelle il s'est installé lorsque son mari Abraham est mort en 1786.


Sara Richards adopta une coiffure et une tenue très similaires à celles de l'Ami, finit par être connue sous le nom de Sarah "Ami", et contribua à la conception de la maison qu'ils/elles partagèrent ensemble. À sa mort sept ans plus tard, elle confia son enfant à l'Ami.


Après la mort de Sarah, l'Ami prêcha pendant de nombreuses années, souvent accompagné par son frère Stephen et ses sœurs Deborah, Elizabeth, Marcy et Patience, qui avaient tous subi un rejet par la bonne société pour avoir bafoué les conventions, en ayant un enfant sans être marié ou en s'entraînant pour cette guerre révolutionnaire avant de devoir y participer.


Tandis que les journaux se faisaient l'écho de la préférence sexuelle de l'Ami, la communauté des Amis Universels passait son temps à planifier la construction d’un sanctuaire, qui aurait dû être la "plus grande communauté non autochtone de l'ouest de New York", si le gouvernement local n'avait pas contribué à la leur voler.


Avec la même ferveur que mit le gouvernement des États-Unis à interdire aux personnes non autochtones de servir activement dans l'armée, en raison du sentiment de peur qui accompagne l'ignorance, les autorités de New York décidèrent de punir les Amis et leur communauté en raison de leur différence.


Tout d'abord, en 1791, les autorités modifièrent les frontières établies, forçant quelque vingt-cinq des personnes qui y vivaient à racheter leur propre maison.


Puis, les terres sur lesquelles ils vivaient furent vendues et revendues à plusieurs reprises à des prix toujours plus élevés, ce qui rendit presque impossible l'achat de maisons par la nouvelle génération d'Amis, et leur expansion s’arrêta nette.


Et enfin, ils attaquèrent l'Ami personnellement.


Plusieurs des anciens disciples désabusés de l’Ami décidèrent de s’en prendre à lui/elle au motif d’un blasphème présumé, un prétexte à peine voilé destiné à museler celui qu'ils considéraient désormais comme un leader impie.


Ils tentèrent d'attraper l'Ami alors qu'ils traversaient la ville, mais celui-ci les déjoua et réussit à s’échapper.


Ils essayèrent d'attraper le prédicateur chez lui, mais l'Ami parvint à les repousser.


Finalement, ils rassemblèrent une foule pour s'emparer de l'Ami en prenant d'assaut sa maison, en brisant les fenêtres et les portes, mais échouèrent quand même. À la place, l'Ami accepta d'être jugé pour les crimes qu’on lui reprochait, et fut déclaré innocent. À la place, on lui demanda un prêche pour l’assistance.


Dix-neuf ans plus tard, l'Ami, pas rancunier, donna un dernier sermon au parent de l’un de ces anciens adeptes qui ont tenté d'étouffer sa liberté, l'égalité et leur amitié.


Le 1er juillet 1819, on pouvait lire dans le registre de la communauté : "25 minutes après 2 heures de l'horloge, l'Ami est parti d'ici.


La question de savoir si la maladie de l'Ami a réellement entraîné sa mort donna lieu à de nombreuses conjectures, avec des témoignages divergents des personnes présentes. Que Dieu ait parlé directement à Wilkinson est une chose pour laquelle nous ne pouvons que les croire sur parole.


Mais ce qui est vrai, c'est que Jemima Wilkinson a changé une manière de voir les choses en rompant les chaînes prédestinées et qu’il/elle a influencé le monde qu’il/elle a touché. Il/elle a ouvert la voie à d'autres en leur permettant d’adopter le genre qui leur convient.


Par respect pour ses dernières volontés, l'Ami a été tranquillement enterré dans une tombe non marquée, car aucun d'entre nous n'a besoin d'étiquette pour mourir et vivre libre.


.Photo by Alain Frechette

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